De l’humanisme…

Illustration de Jean Jullien

 

Aujourd’hui, dimanche 15 novembre, alors que nous commençons à peine à pleurer nos morts, nos disparus, nos blessés, nos meurtris, je suis assaillie de pensées bouleversantes et contradictoires. Puisque selon moi la parole est le seul médium capable de changer le monde, même pour une seule seconde, même pour une seule personne, je décide de parler plutôt que de tenir ma langue. Parler… pour communiquer, communier, partager et inviter d’autres à faire de même. J’espère plus m’éclairer moi-même que de vous éclairer vous, qui me lisez, et je vous remercie de m’accorder l’espace de le faire. Ce site est un lieu de parole sur la culture et sur les séries et pas sur la politique, mais pour être honnête avec vous :

Toute Parole est Politique !

Et pour ne pas vous dépayser je vais commencer cet étrange monologue par vous donner un peu de pop culture à vous mettre sous la dent.

Je me pose souvent la question de qui je suis. De ce qui compte pour moi. Ce qui (au-delà de mes angoisses égocentrées) me donne envie d’exister, les choses pour lesquelles je souhaite me battre et élever la voix. Et je crois que la dernière chose que je voudrais céder aux monstres et autres militants de l’obscurantisme c’est mon humanisme. C’est vers lui que je me tourne aujourd’hui, lui que je tente de préserver, de soigner. C’est pour me souvenir de lui que je vous écris. Et ce n’est par hasard que je le fais sur ce site consacré à la culture populaire. Vous voyez, mes valeurs, je ne les tiens pas que de mes parents, de mon pays et de mon histoire, je les tiens de la fiction. Et pour être honnête, hier, samedi 14 novembre, mes séries n’ont pas suffit. J’ai eu besoin d’un autre coup de boost. Et, en cet instant de peine commune, je vais partager avec vous le véritable secret de ma santé mentale ! Ce qui me permet de garder les yeux rivés sur l’horizon même quand je chavire, quand la crise est si soudaine et brûlante que j’ai besoin d’une capsule de fiction à effet immédiat… je vais chercher une chanson.

Ou plutôt dans ce cas précis plein de chansons. La musique a le double bénéfice de la complexité et de l’immédiateté et c’est là que j’ai puisé ce dont j’avais besoin hier… Le courage, la gravité, la compassion, la lumière, la ténacité. Alors puisque nous sommes tous démunis je vous invite à profiter de mon butin pour peut-être y trouver de quoi vous aider à passer la journée, mais aussi d’y trouver une dose d’inspiration et même un soupçon de sagesse pour vous aider à construire des jours meilleurs.
Ces chansons ne racontent pas une seule histoire, elles parlent de paix, de guerre, d’espoir, de désespoir, d’amour, de haine, de réconfort, de colère et de courage. Car, depuis la nuit de vendredi, je ressens toutes ces choses à la fois. 

A présent que je vous ai donné un de mes secrets, permettez-moi d’en partager un peu plus avec vous. (Je vous dis tout ça en espérant que vous me direz ce que vous en pensez, que vous m’aiderez à explorer mes sentiments et pensées confuses avec vos réactions et vos pensées à vous.)

Je commencerais en terrain familier, en citant une série. Alors que je parcourais incessamment le fil de mon Twitter hier matin, je me suis arrêtée sur une citation d’un épisode d’Angel écrit par Steven S. DeKnight :

Illyria:  We cling to what is gone. Is there anything in this life but grief?
(On s’accroche à ce qui a disparu. Y a-t-il autre chose que la peine dans cette vie?)

Wesley : There’s love. There’s hope… for some. There’s hope that you’ll find something worthy… that your life will lead you to some joy… that after everything… you can still be surprised.
(Il y a l’amour. Il y a l’espoir… pour certains. L’espoir de trouver quelque chose qui en vaille la peine… Que la vie peut mener à la joie… Qu’après tout… on peut encore être surpris)

Illyria: Is that enough? Is that enough to live on?
(Est-ce assez ? Cela suffit-il pour vivre ?)

Excellente question Illyria !

 

Hier, samedi 14 novembre, on était sous le choc (et quand je dis on, je pense que je parle pour un gros pourcentage des habitants de cette terre), aujourd’hui, dimanche 15 novembre, on souffre, on est hébété, mais qu’en sera-t-il de demain ? Qu’adviendra-t-il donc de nous si nous comprenons si peu le monde dans lequel nous vivons. L’amour et l’espoir de jours meilleurs suffit-il à nourrir une existence ?

Hier, samedi 14 novembre, on parlait déjà de guerre…. Guerre contre qui ? Contre quoi ? Guerre contre nous apparemment… C’est étrange car il y a quelques années j’ai écrit un mémoire sur la rhétorique de guerre de George W. Bush en 2002…. Et son analogie possible à celle de Buffy dans la dernière saison de la série. Une saison où notre protectrice du monde contre les forces du mal décide de déclarer une guerre elle aussi, décide de constituer une armée. Je vous rassure, je n’ai pas ici l’intention de vous résumer les nombreuses réflexions que cette analyse m’a inspirée. Je n’en partagerais que la suivante avec vous: Après vérification, il s’avère que, contrairement aux apparences, Buffy ne parlait pas comme Bush. C’est Bush qui avait emprunté un langage de super-héros!

Sauf que les super-héros, ils ont des super-vilains en face. Des méchants manichéens, souvent inhumains, qu’on peut symboliquement anéantir pour sauver l’humanité….

En vrai, Bush, le super-héros de pacotille, a orchestré l’invasion de l’Irak … et dix ans de guerre ont, entre autre, donné jour à ISIS… Alors quand hier, samedi 14 novembre, j’entends les même mots, j’ai l’impression d’être coincée sur un manège diabolique qui refuse de s’arrêter. Buffy, elle aussi, découvre la futilité de son désir de guerre préventive dans la saison 7… Au final ce qui les sauvent tous ? La lumière ! La lumière qui se dégage de Spike, l’ancien ennemi à qui Buffy a accordé sa confiance, son pardon, son cœur….

Vous me direz, ce n’est qu’une série… Vous me direz aussi (et vous auriez bien tort de vous en priver) que je cherche vraiment n’importe quelle excuse pour parler de Buffy… C’est vrai… mais c’est aussi le propre des geeks de chercher dans les moments de doute et de désespoir des ressources dans la fiction qu’ils aiment.

Il y a une théorie qui dit que les années 2000 sont les années du Seigneur des Anneaux, de Harry Potter et de l’arrivée des super-héros car après le 11 septembre 2001, le monde avait soif d’une incarnation du combat contre le mal qui dépassait les représentations mortelles… Je n’ai rien contre le symbolisme, mais j’aime aussi l’histoire. Et l’histoire nous apprend que la guerre ne mène jamais à la paix… Que la guerre ne se passe jamais comme on l’espérerait, alors je m’inquiète…

Pourtant, hier, samedi 14 novembre, je ne peux oublier qu’il y a tant de lieux où la violence que Paris a subit vendredi est quotidienne. A quoi bon avoir vaincu la tyrannie du passé, avoir fait rayonner les lumières si loin au-delà de nos propres frontières, pour être aujourd’hui impuissant devant l’injustice flagrante de l’oppression. Le recours à la force est-il inévitable, nécessaire, notre devoir ? Tout ce temps à rêver de super-héros et je suis incapable de me décider.

Il se trouve que la question de la guerre me travaille depuis longtemps. Probablement d’abord parce que je suis juive et, que j’ai grandit, à mon corps défendant, avec d’innombrables et terrifiantes représentations de la seconde guerre mondiale. Petite, j’imaginais le faux nom que je choisirais si un jour on venait me chercher… Mon grand-père est pourtant sorti vivant des camps de prisonniers allemands où il a passé la guerre. Mon grand-oncle, par contre, est mort dans un camp en mars 45… La légende familiale dit que mon arrière grand-mère a passé près de 10 ans à attendre qu’il revienne.

J’aime à penser que c’est pour ça que je suis féministe, que je défends les droits homosexuels, que je m’intéresse à la fluidité du genre, en bref que je me sens concernée par tout ce qui est considéré comme autre. C’est aussi pour ça que je frissonne depuis dix ans (déjà) quand on parle publiquement ou intimement de l’Islam… Trop souvent, j’entends des choses qui ont un relent d’ignorance, de jugement d’incompréhension, de condescendance. Autant de signaux d’alarme d’un climat de plus en plus toxique.

Pour être franche, de nos jours je n’ai pas peur d’être juive. De nos jours j’ai peur de ne pas savoir prévenir la haine qui s’abat sur d’autres plus faibles, moins privilégiés que moi.

J’y pense souvent, car cela fait 15 ans que l’Allemagne est ma deuxième patrie. Et c’est là que les incarnations surnaturelles du mal commencent à me chiffonner. Car s’il y a une chose que l’Allemagne et nombre d’allemands que j’aime m’ont appris, c’est que le troisième Reich n’a pas sévit durant les six ans de guerre, mais pendant ses 12 ans au pouvoir. Qu’avant d’assassiner les juifs, tziganes, homosexuels, gauchistes, révolutionnaires, polonais, russes, français et autres, ils ont assassiné leur propre résistance, leurs concitoyens et ont presque réussi à assassiner leur pays. Que l’horreur a commencé par des hordes de gens ordinaires poussés à la haine par le désespoir. Qu’avant les monstres, il y a les malheureux. L’un n’excuse pas l’autre mais je trouve que c’est une leçon d’histoire qu’on aurait tort d’oublier.

C’est cela mon cauchemar maintenant. Pas la Gestapo qui frappe à ma porte. La lente descente aux enfers de la régression démocratique. De ne plus reconnaître mon pays, d’entendre des paroles insoutenables quand je m’assied dans un café à Paris. De ne plus faire entendre les paroles de paix et de concorde dans la cacophonie de la colère et de la haine.

Hier, samedi 14 novembre, dans notre pays sagement séculaire, c’était simple de diaboliser la religion, de l’associer au fanatisme. De la pointer du doigt comme symbole de l’obscurantisme. Mais il me semble que c’est faire fausse route. C’est ignorer tout ce que la foi peut faire pour le monde. C’est ignorer que croire est un besoin humain essentiel. Moi, je ne crois pas en dieu, mais je crois en l’humanité, malgré ses terribles défauts, malgré les horreurs dont elle est capable. Même aujourd’hui j’y crois. Sinon je ne vous parlerais pas.

Non, je ne pense pas que la religion soit en faute. Le cancer c’est la haine. Bien sûr ! Mais contrairement à ce que nos contes d’enfants voudraient nous faire croire, la haine n’est pas une génération spontanée. Elle se cultive, elle s’entretient, elle fleurit comme la plus vénéneuse des fleurs du mal. Et son terrain le plus fertile est le silence. Un silence si implacable qu’il nous assourdit. Le silence face aux injustices quotidiennes, face à nos opinions hâtives, symptôme de notre complaisance vis à vis de notre privilège. Le privilège d’être français, et souvent celui d’être blanc.

Nos valeurs ne sont pas acquises, jamais ! On ne peut se cacher derrière la certitude de leur bien fondé en ignorant ce qu’elles disent d’essentiel : Que la démocratie, la liberté, la solidarité ne sont pas des idées statiques. Ce sont des concepts vivants qui doivent continuellement évoluer, continuellement s’agrandir, se transmettre. Que si nous voulons que les voix s’élèvent en défense de ces idées il faut qu’elles restent pleines de leur ardeur.

Ce sont ces valeurs qui étaient représentées par les lieux attaqués vendredi. Le rock, le foot, les petits restos où se réfugient les progressistes parisiens. Je ne crois pas que la France soit en état de guerre aujourd’hui. Elle est en état de siège. Face à un ennemi qui utilise le mal qui nous rongeait déjà. Qui recrute, endoctrine ceux qui n’ont pas su trouver leur place. Qui fait des monstres des orphelins de notre société.

Et je vais vous dire le fond de ma pensée. Pour moi la maladie qui gangrène notre société c’est l’ignorance. L’ignorance de nos différences, l’ignorance des vies de ceux qui nous entourent. Une ignorance qui touche tout le monde. Une ignorance qui mène à toutes les radicalisations. Parce qu’on a oublié de se parler, parce qu’on a oublié d’écouter, parce qu’on a oublié la première leçon du siècle des lumières : la curiosité, la soif de connaissance, le désir d’une égalité universelle, indiscutable, irrémédiable.

Aujourd’hui, dimanche 15 novembre, je pense fondamentalement que le chemin vers les jours meilleurs est celui de la pluralité. Nous sommes meilleurs quand nous sommes divers parce que la multiplicité des convictions et des croyances nous rend tous plus riches et plus capables d’empathie. L’ennemi du mal n’est pas la force, c’est l’ouverture. Mais je suis terrifiée à l’idée que notre deuil menace de précipiter notre crise existentielle. Qu’en perdant nos amis, nous perdions le reste de notre identité. La véritable démonstration de notre force n’est-elle pas de nous souvenir de qui nous sommes?

Demain, lundi, 16 novembre, alors que je continuerai à me ressasser les mots de Rilo Kiley (première chanson sur ma playlist de survie)
Your ship may be coming in
You’re weak but not giving in
To the cries and the wails of the valley below,
 Je repenserai aux mots de mon amie Nicole :
Je veux croire que nos voix, nos bulletins restent nos meilleures armes.
 et je ferai tout mon possible pour rappeler à mes camarades l’absurdité de la guerre…

 

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